Termitons les mythes

Publié le par Betty Boob


Pêché dans « La révolution intérieure. Psychologie de la grossesse et de la maternité », de Corinne Antoine (psychologue clinicienne, hypnothérapeute, enseignante à Paris VIII), eds Larousse 2007.

Tout en lisant son livre, je me suis progressivement métamorphosée en termite, dévorant à pleines dents les lignes du bois dont sont fait les mythes.  Corinne Antoine mélange allègrement les comportements innés (les connait-on d’ailleurs ?) et les acquis culturels, les théories et la réalité, et enferme père et mère dans des rôles dictés par une morale conservatrice, sans aucune réflexion sur les couples modernes. Certes, elle est psychologue, mais on aurait apprécié qu'elle prenne un peu de recul. Peut-on faire de la psychologie sans faire aussi un peu de sociologie, d'ethnologie, et d'histoire ?

P.48 : « Et le père ? »
« Ce n’est pas toujours facile pour un homme d’assister à l’accouchement de sa femme. La scène les renvoie en effet à un sentiment d’impuissance générale : impuissance à soulager la douleur physique, à aider à la venue du bébé, etc… […] le père est de plus en plus présent dans l’accueil de son enfant. N’est-ce pas lui qui assume la protection indispensable à la mère et à l’enfant dans ce moment crucial ? »

Il faudrait savoir, est-il impuissant,  ne fait-il qu’assister à, ou bien est-il protecteur ? Dans la réalité, bien souvent le père ne protège rien du tout, pas même lui-même. Le père est tout juste autorisé à être là dans des limites  fixées par le corps médical qui a confisqué le rôle protecteur. Les gestes et la position spatiale du père en salle de travail sont codifiés, comme on le voit deux citations plus loin. Il n'y a guère de place pour une action spontanée du père. Le "protecteur" en salle de travail, c'est le soignant. Il ne peut pas y avoir deux Zorros.

P.50 : « En Occident, certains rites existent également, mais de façon plus timide et réservée, sans la puissance d’un mythe fondateur en filigrane. »

La puissance d’un mythe fondateur ne peut pas être seulement en filigrane … bien au contraire il est aussi visible que le nez de Cyrano de Bergerac au milieu de la figure.

« Si le père occupe davantage de place aux côtés de la mère au moment de l’accouchement, cela reste conditionné par le désir de celle-ci. »

Elle étudie la psychologie de la maternité, ou elle construit le mythe d’un passé et d’un présent idéalisés ?Reprenons, dans les années 50-60 et même encore 70, beaucoup de maternités interdisaient aux pères d’être en salle de travail. Petit à petit, les pères ont été autorisé à entrer, à condition de se faire tout petits. Même à notre époque, dès qu’il y a une complication on a tendance à virer le père, en lui disant de ne surtout pas s’inquiéter. Quant aux salles de césariennes, bien souvent le chirurgien ou l’anesthésiste refuse la présence du père. Avant d’être conditionné par le désir de la mère, la présence du père est surtout conditionnée par le désir du monde médical.

« Présent en tête de lit, il peut aider sa compagne dans son travail, par des paroles bienfaisantes et encourageantes, puis accomplir son premier geste de père en coupant le cordon. Déjà il sépare, permettant ainsi à l’enfant de débuter sa vie extra-utérine en le coupant du placenta, non de la mère. »

Qui dit qu’il n’y a plus de mythe fondateur en Occident ! En voici un, dans toute sa puissance : le mythe du père séparateur. Des preuves que c’est un mythe ? Un, tout mythe fondateur est associé à un rituel avec passage à l'acte : ici couper le cordon (avant qu'il ait cessé de battre le plus souvent). Deux, tout mythe est associé à des croyances construites pour le justifier. En voilà une de taille : le bébé n’a absolument pas besoin que le cordon soit coupé pour commencer sa vie extra-utérine ! Il se met à respirer tout seul ; si on est patient le sang cesse de circuler dans le cordon tout seul ; et si on est encore plus patient on attend que le cordon sèche et se détache tout seul (voir bébé-lotus). Mais elle-même doit se sentir gênée aux entournures puisqu’elle éprouve le besoin de préciser que la séparation est avec le placenta, et non avec la mère. Piètre excuse, car juste après la naissance le placenta n’est pas visible …

P.51 : « Le nouveau-né »
« Le bébé passe d’un mode aquatique passif à un mode actif. » [à l’accouchement]

Bel effet de style d’opposer passif à actif … mais c’est faux. Le fœtus n’est pas passif. Autre croyance qui sert à asseoir le mythe de la fusion, et donc de la défusion-séparation :

« Il quitte cet état de fusion qu’il ne pourra plus jamais connaître dans sa vie d’homme. C’est un double deuil qui s’opère lors de l’accouchement, et pour l’enfant, et pour la mère, de ce sentiment d’unité qu’ils ont partagé des mois durant : il n’est plus en état de fusion, elle n’est plus enceinte. Une autre vie peut commencer. »

Exactement, et pour la majorité des mères cela n’a rien d’un deuil, bien au contraire, puisque c’est une naissance ! Le mimétisme du sentiment d’unité attribué à la mère et au fœtus est frappante. On voit en filigrane ;-) cette théorie de l’identification de la mère à son bébé. Là aussi on assiste à la construction d’une croyance, qui peut servir ensuite à justifier le mythe, au prix de simplifications outrancières. Que le fœtus puisse avoir un sentiment d’unité avec « le tout » dans son monde aquatique, c’est possible (quoi qu’on puisse y voir une simple projection métaphysique). C’est une idée portée par J.-M. Delassus (lire par exemple « Les logiciels de l’âme »). Admettons pour simplifier. Mais la mère ne peut pas partager ce sentiment d’unité ou de fusion totale. La mère a un cerveau d’adulte, même enceinte !, et dès qu’elle sent pour la première fois son bébé bouger en elle, la défusion commence. Car c’est bien un autre en elle qui bouge, indépendamment de sa propre volonté. Plus la grossesse avance, plus l’autre en elle fait des galipettes en pleine nuit, lui fait remonter l’estomac dans la gorge, ou lui fait des chatouillis avec les pieds. Exit l’unité. La défusion n’est pas un processus cataclysmique au moment de l’accouchement. La défusion est au contraire progressive tout au long de la grossesse, marque un tournant majeur lors de la naissance, et continue ensuite progressivement au fur et à mesure que l’enfant grandit et devient de plus en plus autonome. On pourrait même aller plus loin, les techniques modernes permettant d’extérioriser le fœtus très tôt dans la grossesse (première échographie en particulier), la défusion commence même avant que la mère ne sente son bébé bouger.

P.72 : « L’image du père »
« Divorce, recomposition familiale, pères absents du domicile, délinquants, etc., la configuration familiale a été complètement bouleversée. Le maintien des liens familiaux va demander un exercice conjoint entre le père et la mère. C’est cette dernière qui véhicule l’image du père auprès de ses enfants, lui laissant, ou non, une place à part entière dans le contexte familial et dans l’imaginaire des enfants. »

Et que voit-on se profiler ici ? Le mythe de la toute puissance de la mère, qui lui aussi sert à justifier le mythe du père séparateur. C. Antoine part du présupposé que c’est la mère qui a la garde des enfants en cas de séparation. C’est de moins en moins vrai, la garde partagée est de plus en fréquente. Si la mère véhicule une certaine image du père auprès de ses enfants, le père lui aussi véhicule une certaine image de la mère auprès d’eux. Et le père comme la mère sont bien assez grands pour véhiculer leur présence auprès des enfants, présence à partir de laquelle les enfants se construisent leurs images. Les rôles ne sont pas asymétriques à ce point, et surtout c’est le couple qui en construit la symétrie et la répartition, pas seulement la mère, sauf quand les rôles sont assignés d’avance par la société, ou par les psys …

P.74 : « Le père, ce séparateur »

Et nous y voilà enfin au mythe du père séparateur. Et plus question de se planquer derrière le placenta cette fois :

« Symboliquement, le père a un rôle fondamental de séparation. Il permet à la mère et à l’enfant de sortir de l’état de fusion, favorisant ainsi à ce dernier l’accès à l’autonomie par l’acceptation des limites. […]  Il est le signifiant qui représente la loi. [Citation de Lacan, ça commence à dater …] En séparant l’enfant de la mère, le père autorise l’instauration de la relation triangulaire mère/enfant/père. L’enfant conçoit ainsi qu’il ne vit pas dans une relation exclusive avec sa mère mais qu’il la partage avec un tiers. […] Grâce au père, il apprend à renoncer à la satisfaction immédiate de ses pulsions libidinales, c'est-à-dire au plaisir immédiat. En interdisant l’accès à la mère, le père se pose également comme garant de l’interdit de l’inceste. […] On évoque la séparation exercée par le père mais il a également un rôle essentiel de soutien et de protection de la dyade mère-enfant, très forte à la naissance.»

Faut-il vraiment que le BooB commente ce ramassis de morale archaïque ? On l’a déjà dit à Rufo, et à Naouri, beaucoup de couples modernes ne se reconnaissent pas du tout dans cette distribution des rôles. Ce qui est décrit là est soit une situation extrème, soit une situation induite par une société qui impose les rôles. Le temps où les femmes étaient cantonnées au rôle de génitrices et épouses de leur mari est terminé. Normal qu’elles se soient réfugiées dans la « fusion », c’est tout ce qu’on leur laissait. Le temps où les hommes assuraient le revenu financier et possédaient leurs femme et enfants est terminé aussi. La société a changé, peut-être certains psys devraient-ils finir par s’en rendre compte ? Le père n’a rien à séparer car il n’y a pas fusion. Le père n’a rien à prendre de force car la mère est bien contente de partager, l’attachement, et l'intendance. Les limites sont posées par les deux, vu qu’une mère qui n’est pas enfermée de force au gynécée n’a pas envie de se laisser bouffer par ses enfants. Quant au revenu financier, il est de plus en plus amené par les deux. Le triangle peut s’établir bien plus harmonieusement, sans s’enferrer dans les épreuves de force de la séparation-autorisation-interdiction-loi-autorité. Les couples qui s’en débrouillent, parfois avec des hauts et des bas,  ont d’autant plus de mérite qu’il leur faut non seulement changer radicalement le modèle (grand-)parental ou sociétal, mais aussi le modèle que certains psys, et d’autres hélas, continuent à anonner comme une vérité d’inspiration divine.
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Mathilde Pommier 16/04/2010 09:46



Si si, Clarinette, ton message a été lu et reçu. Par Betty Boob, forcément, car elle a dû le recevoir sur sa messagerie comme cela est devenu l'habitude. Et tu justifie sa bataille, par ta
réaction.                                                   
         Mais aussi par d'autres dont une dame plus bien jeune, martyrisée elle et tous les siens, petits-fils inclus, depuis des dizaines d'années par de
ces "psys" d'autant plus imbus de leur "savoir" que celui-ci est improuvable et générateur de tant de pouvoir, ainsi que par l'utilisation qu'en font notamment des gens de sectes et
autres groupements fonctionnant comme des sectes.                        Je ne
peux pas parler pour Betty, mais pour moi, ton message m'a fait du bien.


 



clarinette 16/12/2009 14:10


je sais que cet article date mais je voulais vous dire , meme si vous ne le lisez jamais, que votre vision des choses et votre analyse des mythes psys est liberatrice ...on ne sait jamais que
repondre a ces phrases toutes faites, on sent bien que c'est du n'importe quoi mais sans arriver a exposer sa pensée, empétrés que l'on est depuis l'enfance dans ce meli melo brouillon et
archaique... (du moins c'est mon cas, ayant été élevée par une mere ferue de psychologie...) merci d'avoir mis a plat mes propres pensées :) je pourrais enfin m'en servir efficacement!


Mathilde Pommier 08/04/2009 15:51

Un médecin m'a dit un jour qu'il ne comprenait pas la façon de raisonner des psys. Moi non plus ! Quant au mythe du "père séparateur", il me fait bien rire ! L'enfant qui bouge en soi est déjà un autre et la mère le sait, le sent bien. D'ailleurs, vers la fin, on est très contente enfin de mettre au monde cet étranger qui vit en nous, qui nous encombre tant et, en même temps de l'avoir enfin dans les bras, de le découvrir, de le faire grandir. Car c'est bien le but : le faire grandir et donc, un jour, partir.Un manque curieux : que pense cette psy des pères "trop aimants", voire vampiriques ? Car cela existe aussi. Sans parler de ceux qui sont incestueux en pensée ou en acte. Je suis prête à parier qu'elle n'en a pas parlé.

Nath 22/03/2009 11:58

Cette article fait naitre une colère sourde en moi de voir toutes les âneries que certains s'autorisent à publier sous prétexte qu'ils sont un "titre"... pas étonnant que les choses aient tant de mal à évoluer si les éditeurs eux-mêmes continuent de donner leur aval à pareilles inepties.Je vous tire mon chapeau d'avoir le courage de lire ce genre de livre (et pire, d'avoir eu le courage de les acheter !!) jusqu'au bout alors que chez moi un tel achat aurait fini à la poubelle avant la fin !Mais c'est vous qui avez raison, on ne dénonce que ce que l'on connaît.Merci pour ce travail d'intérêt publicThany33